Table ronde 1 : La formation des agriculteurs tout au long de la vie

Les intervenants

Hamado OUEDRAOGO

Agriculteur et trésorier de la SCOOP Pissila

Burkina Faso

Cintia SORO

Directrice du CFAR de Niofoin

Côte d’Ivoire

Christophe BOULAND

Conseiller technique Fert

Côte d’Ivoire

Betty WAMPLFER

Enseignante-chercheure à l’Institut Agro-Montpellier SupAgro

France

Robert SERPOLLET

Directeur de la Fondation d’entreprise Louis Dreyfus

France

Dahmane HARDI

Agriculteur et vice-président de l’ANAP

Algérie

Dans les différents pays où elle intervient, Fert accompagne des agriculteurs regroupés au sein d’organisations, mettant en œuvre des services dont ils ont besoin, notamment des services de formation, avec une diversité de situations selon les publics, leurs modalités et leur reconnaissance.

Dans le cadre de cette table ronde, le choix a été fait de porter les discussions autour de la formation tout au long de la vie pour les producteurs et d’apporter un éclairage sur une mosaïque d’initiatives, pour chercher à répondre aux questions suivantes :

  • Quels sont les besoins en formation des producteurs ? Qu’attend-on des agriculteurs de demain ? Pourquoi la formation est-elle un levier de développement ?
  • Comment former / s’organiser pour répondre à ces besoins ?
  • Comment ces initiatives issues de la profession agricole peuvent s’inscrire dans le temps ?

En introduction, Betty WAMPFLER a partagé trois témoignages de jeunes ayant bénéficié de formations agricoles au Cameroun et au Burkina Faso afin d’illustrer les effets (estime de soi, considération des pairs, facilitation du dialogue avec les partenaires, …) qu’elles peuvent avoir sur les individus. Elle a ensuite rappelé brièvement le contexte historique du développement de la formation agricole et rurale (FAR) en Afrique avec : i) le démantèlement des dispositifs FAR existants dans les années 1990 sous le coup des plans d’ajustement structurel, puis ii) leur retour sur le devant de la scène depuis les années 2000 sous l’effet, selon elle, à la fois de travaux de démographes mettant en lumière l’importance des cohortes de jeunes arrivant sur le marché du travail et de la crise alimentaire de 2008 qui a renouvelé l’intérêt pour les agricultures familiales. Enfin elle a exposé ce qui lui semble être les quatre grands enjeux actuels de la Formation Agricole et Rurale, à savoir :

  • Comment construire des formations adaptées aux besoins (type d’agriculture, compétences, …) à partir de systèmes éducatifs de base eux-aussi fragilisés ?
  • Comment créer des dispositifs de formation adaptés, pérennes et répondant à l’ampleur des enjeux ?
  • Comment insérer la formation agricole dans des systèmes de services cohérents et coordonnés (conseil, financement) ? car, seule, la formation ne peut pas tout.
  • Quel dispositif mettre en place pour accompagner après la formation ?

Deux agriculteurs, leaders d’organisations agricoles partenaires de Fert en Algérie et au Burkina Faso, ont ensuite témoigné de leur parcours personnel, de la place que la formation y a occupé et de la façon dont leurs organisations ont pu accéder à des formations adaptées à leurs besoins.

Dahmane HARDI a rappelé son parcours d’apiculteur en Algérie et de leader d’organisations agricoles (président d’une coopérative de 300 membres dont il a été à l’origine en 1993 ; vice-président de l’Association nationale des apiculteurs professionnels depuis 2018). Il a expliqué comment des formations courtes en apiculture organisées par l’Etat et donnant accès à des premiers équipements lui ont permis, ainsi qu’à d’autres, de se lancer dans l’activité. Mais selon lui, ces dispositifs sont insuffisants pour permettre de se maintenir durablement dans l’activité apicole compte tenu des nombreuses problématiques techniques et des évolutions de contexte : arrivée du varroa, changement climatique, … ; il faut pouvoir continuellement évoluer et progresser. Aussi il a expliqué comment, avec d’autres apiculteurs algériens, ils se sont organisés collectivement, d’abord à un niveau local puis à un niveau national, pour mettre en place des dispositifs d’apprentissage entre pairs et accéder collectivement à de l’expertise externe. Mais cette organisation collective ne va pas de soi et nécessite elle-aussi d’être accompagnée par des formations spécifiques.

Hamado OUEDRAOGO est à la fois alphabétiseur en langue mooré depuis 1993 et producteur relais depuis 2012. Il a expliqué comment il met ses compétences au profit des coopérateurs.trices dans le cadre du renforcement de capacités sur différentes thématiques via l’organisation de formations techniques et la mise en œuvre de champs école dans un contexte d’insécurité qui ne permet plus à des techniciens d’intervenir en proximité. Il promeut en particulier des pratiques agroécologiques (production du compost, zaï, cordons pierreux, …) qu’il met lui-même en œuvre sur son exploitation : c’est l’apprentissage par l’exemplarité. Pour lui, la formation des producteurs doit se faire tout au long de la vie car les pratiques agricoles évoluent et doivent s’adapter aux réalités du moment comme le cas actuel des changements climatiques. Enfin lui aussi à souligner l’importance de la formation à la prise de responsabilités en témoignant de son expérience de trésorier au sein de la coopérative niébé de Pissila, en charge du suivi de la comptabilité de la coopérative et des aspects liés au warrantage, au stockage, à la commercialisation et à la transformation du niébé.

Cintia SORO a ensuite présenté le Centre de Formation Agricole et Rurale (CFAR) de Niofoin dans le Nord de la Côte d’Ivoire, dont elle est la directrice. Inauguré en 2019 et fruit de la collaboration entre Fert, la Fondation d’entreprise Louis Dreyfus / Louis Dreyfus Côte d’Ivoire et les acteurs locaux, le CFAR a pour objectif de professionnaliser en 2 ans des jeunes au métier d’agriculteur afin qu’ils deviennent des acteurs de changement dans leur milieu. Le référentiel de formation comprend des modules d’enseignement général (communication, bases scientifiques, éducation sociale et familiale) et des modules d’enseignement professionnel (productions animale et végétale, gestion, économie, transformation des produits agricoles, …). La formation alterne théorie, pratique et stages en milieu professionnel. Le centre dispose d’une exploitation agricole pédagogique diversifiée pour les apprentissages pratiques. 70 jeunes dont 30 filles et 40 garçons sont accueillis en pension complète ; fils et filles de paysans âgés de 16 à 25 ans, ils sont recrutés sur la base d’un niveau scolaire minimum et de leur motivation pour l’activité agricole. Trois promotions ont été recrutées et une a achevé son cursus. Ces premiers jeunes formés bénéficient d’un accompagnement post formation par un conseiller agricole et une aide matérielle « coup de pouce ». Le centre est piloté en concertation étroite avec un comité de gestion.

Robert SERPOLLET a présenté en quelques mots la Fondation d’entreprise Louis Dreyfus dont il est le directeur : créée en 2013 et adossée au groupe de négoce internationale Louis Dreyfus Company, elle soutient une quinzaine de projets dans 10 pays et accompagne notamment la création et le développement du CFAR de Niofoin en partenariat avec Fert. Il a partagé son satisfecit quant à la réussite de cette action qui demeure pour l’instant unique dans le portefeuille d’activités de la fondation mais qui pourrait servir d’exemple à l’avenir pour une réplication dans d’autres contextes.

Il a souligné qu’une des clés du succès de ce projet repose sur l’implication des communautés locales, notamment au travers de leur participation à la gouvernance du centre.

Enfin Christophe BOULAND, conseiller technique pour Fert depuis une douzaine d’années, d’abord à Madagascar puis désormais en Côte d’Ivoire, est principalement revenu sur les conditions de réussite des actions de développement dans le domaine de la formation agricole. Il a d’abord rappelé que dans les différents contextes où Fert intervient, les agriculteurs sont souvent insuffisamment considérés et la formation professionnelle délaissée malgré des enjeux pourtant forts ; il s’agit donc d’abord d’apporter (avec d’autres) un regard positif sur le métier d’agricultrice.teur et sur la formation à ce métier, auprès des agriculteurs eux-mêmes et de l’environnement. Ainsi, Fert et ses partenaires promeuvent :

  • Des dispositifs de formation associant étroitement la Profession à leur gouvernance et à leur pilotage afin que les formations soient en adéquation avec les besoins des territoires concernés ;
  • Des formations qui ciblent le métier d’agriculteur en prenant en compte toutes ses dimensions (techniques, économiques, organisationnelles, …) ;
  • La formation continue systématique des formateurs et des gestionnaires des dispositifs de formation pour garantir la qualité des formations aux agriculteurs.

La parole a ensuite été donnée à la salle.

Les premières questions ont porté sur les problématiques de pérennisation et d’inscription des dispositifs de formation évoquées au cours des échanges dans les stratégies nationales de formation agricole et rural (SNFAR).

Christophe BOULAND a rappelé que toutes les actions menées par Fert, notamment celles dans le domaine de la formation initiale des jeunes, que ce soit à Madagascar ou en Côte d’Ivoire, reposent sur deux piliers : i) le développement d’un service concret répondant aux besoins des populations et ii) une contribution, via l’implication dans le développement de ces dispositifs d’organisations paysannes faîtières interlocutrices des Etats, à la rénovation des politiques nationales en matière de FAR.

Présent dans l’assistance, Jean Jacques LOUSSOUARN, intervenant dans le cadre de l’Ifocap auprès de Fert et d’autres acteurs de la formation, est intervenu pour compléter les propos des intervenants de la table ronde. Il a rappelé que la formation n’était pas un coût mais un investissement et a souligné l’importance de mener un travail sur l’économie de la formation tels que ceux menés au Cameroun dans le cadre du programme AFOP et par Fert avec Fekama à Madagascar. Il s’agit notamment de construire des argumentaires étayés à destination des décideurs politiques.

Une seconde série de questions à porter sur la manière d’attirer les jeunes dans l’agriculture. Cintia SORO et Hamado OUEDRAOGO ont complété leurs propos liminaires pour expliquer comment rendre attractive une offre de formation. Un agriculteur ivoirien présent dans l’assistance a conclu cette table ronde par cette formule : « Un agriculteur qui n’est pas formé est un danger pour lui-même et pour les autres ».

Table ronde 2 : Le conseil agricole pour mieux produire et mieux valoriser sa production 

Les intervenants

François AMANI

Agriculteur et secrétaire de l’Urmag

Côte d’Ivoire

Tamaz SHAVADZE

Agriculteur et président d’Ertoba

Géorgie

Marc WITTERSHEIM

Ex-directeur du BTPL

France

Marciano de ALMEIDA

Directeur d’Unileite

Brésil

Sarah AUDOUIN

Chercheure au Cirad et Fofifa

Madagascar

Joseph POUZOULLIC

Chargé de projets Fert

France

« Il faut avoir en tête qu’un agriculteur gère un ensemble de risques, il doit donc être libre de ses choix et personne ne doit décider à sa place ; il faut soutenir et accompagner les propres projets des agriculteurs ». Ce constat, rappelé en introduction des tables rondes par Jean François ISAMBERT, président de Fert, rappelle un élément fondamental de la démarche de Fert : l’agriculteur est au cœur du processus de développement. Il ajoute « l’agriculture est systémique, le développement doit lui aussi être systémique en proposant de manière simultanée, dans la durée un ensemble de services utiles (formation, conseil, financement…) » faisant référence aux défis rencontrés par les producteurs et à leurs attentes.

Pourtant, cette démarche de partir des besoins et des projets des producteurs n’a pas toujours été une réalité pour les producteurs. François AMANI, producteur maraicher en Côte d’Ivoire, témoigne : « lorsque je me suis installé en agriculture dans les années 1980, l’Etat ivoirien avait mis en place des sociétés qui assuraient la vulgarisation des techniques agricoles, mais cela concernait surtout les productions de rente, il fallait produire comme on nous demandait de faire ; mais les choses ont changé progressivement et, avec Fert, on considère tout l’environnement du producteur ». Tamaz SHAVADZE fait le même constat : « en Géorgie, ancien pays du bloc soviétique, l’Etat était très présent dans la vulgarisation agricole aux producteurs ».

Sarah AUDOUIN, chercheure au Cirad, confirme que « le modèle de conseil des années 1980 était très standardisé et prescriptif et a montré ses limites pour répondre aux enjeux de développement des exploitations agricoles familiales ».

A la fin des années 1990, les politiques d’ajustement structurel contraignent les Etats à se désengager de ces services pourtant essentiels aux producteurs. Les enjeux sont énormes puisque comme le rappelle le président de Fert l’agriculture familiale occupe 40% des actifs dans le monde, et qu’il faudra nourrir une population croissante (10 milliards d’humains en 2025, avec quasiment les mêmes surfaces agricoles, une population africaine qui va doubler d’ici 2050), tout en évoluant vers des modes de production plus durables et performants.

C’est dans ce contexte que, depuis sa création en 1981, Fert travaille en lien étroit avec les producteurs, au développement de dispositifs de conseil agricole adaptés à chaque contexte et aux besoins des agriculteurs. Comme le souligne Sarah AUDOUIN « le conseil agricole est la pierre angulaire du développement agricole… ; la force de Fert, c’est d’adapter à chaque situation et aux demandes des producteurs les dispositifs de conseil qu’elle met en place et de permettre aux dispositifs d’évoluer dans le temps ».

Pour Fert et ses OP partenaires, le conseil agricole est d’abord une démarche qui consiste à intervenir en proximité avec les producteurs pour comprendre le contexte, leurs besoins et coconstruire ensemble des solutions. A la différence de la vulgarisation qui cherche à diffuser un message technique en vue de son application le plus largement possible par les agriculteurs.

François AMANI illustre cette démarche par l’exemple de son organisation en Côte d’Ivoire : « avec Fert, nous avons regardé ce qui posait vraiment problème aux agriculteurs, nous avons identifié que pour améliorer la commercialisation, il fallait aussi travailler sur la production, la gestion et l’organisation des producteurs ».

Sarah AUDOUIN précise que « ces besoins font appel à des compétences complexes et interdépendantes touchant aussi bien les connaissances techniques que la gestion économique ou encore l’organisation pour mieux produire, stocker, transformer et vendre ».

Ceci suppose une bonne formation et un accompagnement rapproché des conseillers agricoles dans la durée comme l’illustre le parcours personnel de Marciano de ALMEIDA, directeur d’Unileite, OP de conseil au Brésil : « j’ai commencé a travaillé pour Fert, en appui aux éleveurs laitiers du sud-ouest du Parana en 2002 et il nous a fallu du temps pour bien former les équipes et bien maitriser notre métier. Le conseiller doit bien connaitre les agriculteurs et fait preuve de beaucoup de diplomatie, il doit être capable de synthétiser les informations et les propositions ; l’écoute et l’empathie envers les producteurs font partie de mon métier ». Au Brésil, cette proximité avec les producteurs est illustrée par le fait que Marciano connait chacun des 120 membres d’Unileite et même la généalogie de leurs vaches !

Marc WITTERSHEIM, ex-directeur du bureau technique de promotion laitière (BTPL), a participé à l’accompagnement de plusieurs actions de Fert (Brésil, Madagascar, Géorgie, Tunisie…). Il rappelle que « l’aspect humain est essentiel dans notre métier ». Il témoigne de la « nécessaire qualité d’animation des conseillers pour amener à cerner les vrais problèmes des producteurs et chercher avec les conseillers des solutions adaptées ».

Cette nécessaire qualité d’écoute est confirmée par Joseph POUZOULLIC, chargé de projets pour Fert : « Au sein de Fert, on essaye de commencer par un travail de terrain, pour écouter les producteurs et apprendre d’eux ; le conseil c’est d’abord essayer de comprendre l’agriculteur sur son exploitation ».

Les participants ont rappelé le rôle pédagogique joué par les conseillers auprès des producteurs notamment pour expliquer et s’adapter aux injonctions des politiques agricoles. Marc WITTERSHEIM témoigne : « il faut toujours partir des besoins des producteurs, par exemple lors de la mise en place du Programme de Maîtrise des Pollutions d’origine agricole imposé par les politiques européennes, les conseillers du BTPL ont accompagné les éleveurs, qui étaient pour la plupart réticents à ces mesures, à tirer parti de ces changements pour améliorer leurs systèmes de gestion de la fertilisation et réduire ainsi leurs charges ».

Sarah AUDOUIN confirme cette nécessaire polyvalence : « le conseiller a de multiples compétences (techniques, savoir-être…) et doit savoir mobiliser sa boîte à outils. La démarche classique est d’aborder en premier le conseil sous un angle technique puis d’aborder progressivement les aspects gestion économique et structuration ».

Joseph POUZOULLIC synthétise : « en mariant les connaissances des producteurs et la technicité des conseillers, on trouve généralement des solutions efficaces à leurs problèmes ». Le conseil agricole vise précisément à placer les agriculteurs au cœur… de la décision, de l’action, et de la prise de responsabilités en l’accompagnant dans la proximité et dans la durée avec professionnalisme. Il rajoute que « la démarche de conseil qui consiste à accompagner le producteur dans la proximité, écouter ses besoins et coconstruire des solutions avec lui… est toujours efficace quels que soient les contextes dans lesquels j’ai pu intervenir ».

Tamaz SHAVADZE témoigne que « personnellement, l’accompagnement des conseillers m’a permis, à moi et mon groupe, d’améliorer notre production (ensilage, fourrage…), et de nous organiser autour de services concrets ; au début c’était un peu difficile car les agriculteurs n’étaient pas habitués à travailler ensemble, mais progressivement ils ont vu l’avantage du conseil et ont commencé à travailler en commun, par exemple en achetant et gérant du matériel ensemble (ensileuse…) ».

Au Brésil, Marciano de ALMEIDA rappelle : « dans notre démarche au sein d’Unileite, la production de références technico-économiques est essentielle pour aider les éleveurs à faire des choix éclairés, les chiffres font aussi la preuve de l’efficacité des services de conseil ». Marc WITTERSHEIM ajoute que « la mise en place d’indicateurs technico-économiques dès le début de l’action de conseil a permis de bien prendre conscience de l’amélioration des revenus des producteurs ; cela a permis de franchir le pas du paiement du service par les éleveurs lorsque Fert a accompagné la réflexion sur la viabilité du service ». Et Marciano de ALMEIDA témoigne que « le grand défi pour Unileite a été de faire payer les 120 éleveurs membres pour viabiliser le service de conseil technico-économique et atteindre l’autonomie de nos services aux éleveurs ». Cela a été possible car « la production a été multipliée par 10 pour le nombre d’animaux et par 2 pour le rendement de production » selon Marc WITTERSHEIM.

 

Joseph POUZOULLIC rappelle que « la notion de temps est importante en agriculture, c’est dans l’ADN de Fert et du groupe céréalier auquel elle est adossée. Fert a acquis un certain savoir-faire dans la mobilisation de moyens financiers nous permettant d’accompagner jusqu’à leur autonomie les services coconstruits avec les producteurs ».

Marciano de ALMEIDA indique qu’Unileite a abordé la question de la viabilité économique du service « en se demandant à qui profitait l’amélioration de la production chez les éleveurs : aux fournisseurs d’intrants, aux banques, aux entreprises de transformation… nous avons donc discuté avec chacun de ces acteurs en maintenant pour que chacun contribue au financement d’une partie du service, mais nous avons gardé notre indépendance et n’avons pas souhaité nous positionner sur le service de collecte du lait ».

Cette démarche de financement des services de conseil n’est pas aussi aboutie dans les différents dispositifs mis en place avec l’appui de Fert et le financement du conseil agricole reste un enjeu important pour les producteurs, les OP et même les Etats dans la plupart des pays.

Sarah AUDOUIN conclut « Fert a une démarche particulière d’accompagnement qui mobilise des modèles hybrides entre individu (producteur) / collectif (OP), technique / économique… C’est une spécificité des agri-agences comme Fert de pouvoir travailler à l’interface entre des OP et des partenaires privés telle qu’elle l’a fait au Brésil ».

Table ronde 3 : Des organisations professionnelles viables au service des producteurs

Les intervenants

Abdelkrim BEN YOUSSEF

Agriculteur et président du GDAEBN

Tunisie

Clarisse RANOROVOHANGY 

Agricultrice, présidente de Ceffel et administratrice de Fifata

Madagascar

Paul-Henri DOUBLIER

Agriculteur administrateur de Fert

France

Raymond KIPROP NG’ENO

Agriculteur leader de CGA

Kenya

Léocadie SARE

Conseillère technique Fert

Malawi

Ferdinand ALI

Agriculteur président d’Adad

Albanie

Les tables rondes « Conseil agricole » et « Formation agricole » ont permis de comprendre comment les services de conseil et de formation agricole répondent aux besoins des agriculteurs, comment ils ont été mis en place et les défis actuels. Pour assurer de tels services, de manière durable, les organisations de producteurs (OP) qui les portent doivent être viables[1]. Cette table ronde consacrée aux OP propose d’aborder les questions de structuration, d’organisation, de gouvernance, de viabilité économique et de reconnaissances de l’OP dans son environnement, au travers de plusieurs témoignages.

La table ronde s’est articulée autour de deux questions :

  • Pourquoi les OP ont-elles été créées et comment se sont-elles structurées ?
  • Comment les OP assurent elles leur viabilité ?

Clarisse RANOROVOHANGY, à Madagascar, nous explique que l’association Ceffel, dont elle est aujourd’hui présidente, a été créée pour résoudre les problèmes d’alimentation que rencontraient les membres de Fifata « il y a eu un problème de production de riz ; or, c’est la base de l’alimentation à Madagascar. Avec Fifata et Fert, on a développé des cultures de substitution, comme la pomme de terre, les céréales, les légumes. » L’association Ceffel dispose d’un centre d’expérimentation et de formation en fruits et légumes et, au fur et à mesure de l’évolution des besoins des producteurs, a développé plusieurs services : formation de conseillers agricoles, service d’information économique, expérimentation pour faire face aux changements climatiques, partenariat avec les collèges agricoles de Fifata-Fekama pour la formation des jeunes, futurs agriculteurs sur les pratiques agroécologiques. Ceffel est membre du groupe Fifata qui offre des services complémentaires tels que le plaidoyer pour la sécurisation foncière, le financement du monde agricole…

Raymond KIPROP NG’ENO, un leader de CGA, explique comment l’association a été créée en 1996 : « L’association ne regroupait pas tous les producteurs de céréales, mais uniquement des grandes exploitations qui s’étaient regroupés pour négocier le prix des céréales avec l’Etat. » En 2013, grâce au partenariat avec Fert, CGA a engagé une restructuration en repartant à la base. Des élections ont été organisées depuis le niveau village jusqu’au niveau national afin que les élus représentent bien la réalité des producteurs à la base.

Abdelkrim BEN YOUSSEF, président du GDAEBN, revient également sur l’origine de son organisation : le GDA a vu le jour en 2012 pour « trouver des solutions pour répondre aux vrais problèmes des éleveurs », alors que les gens avaient du mal à travailler en collectif après des années de collectivisation des terres en Tunisie. Il explique ensuite comment les services se sont mis en place progressivement : « dès le début, on a essayé d’offrir un service aux éleveurs ; le premier était la tonte mécanique des brebis. Le deuxième, un système d’information qui permet de faire les inventaires, le contrôle de performance dans les élevages et de proposer un conseil personnalisé aux éleveurs. Un troisième, le service d’échographie. Depuis l’année dernière, on met en place des parcelles de démonstration sur le volet alimentation, car 60% de nos coûts de production viennent de l’alimentation. Donc, avec un institut technique agricole, l’INRAT, on essaie d’avoir des cultures fourragères autochtones.»

Ferdinand ALI, président d’Adad, témoigne également des origines de l’association : « Créée en 1996, Adad est dorénavant présente dans toutes les zones montagneuses de l’Albanie, le partenariat avec Fert a commencé dès nos débuts. Depuis 2003, nous sommes passés par plusieurs étapes : le ministère de l’Agriculture et le gouvernement local ont reconnu notre activité, alors qu’il y avait d’autres associations qui s’occupaient de l’introduction de technologies, mais elles agissaient à court terme, avec des projets d’environ 3-4 ans. Ainsi Fert a réussi à renforcer les capacités des agriculteurs sur la base de l’identification des problèmes. Il est devenu possible d’apporter du matériel végétal, de nouvelles variétés, de nouvelles technologies et de faire intervenir des experts dans le domaine de la production et du stockage. Le stockage reste toujours un défi pour nous, mais aujourd’hui on est leader dans le domaine de la production de fruits. »

Ensuite Léocadie SARE, conseillère technique Fert, a expliqué comment Fert construit un partenariat progressivement : « il y a une phase que l’on appelle « apprendre à se connaitre » qui peut durer plus ou moins longtemps, selon la taille et la dynamique de l’OP. La démarche reste la même mais on l’adapte. Après cette phase de connaissance, on commence des petites actions, les plus concrètes possibles, le plus souvent sur des questions techniques, car c’est dans l’action que l’on peut apprendre à se connaitrePar la suite, les aspects de structuration, d’organisation professionnelle viennent autour de services concrets. » Ainsi, au Burkina Faso, Fert a commencé l’action avec l’ACCIR[2], qui avait déjà engagé des actions avec les producteurs de Pissila. Fert a poursuivi les actions de formation, parcelles de démonstration en augmentant le nombre et en mettant en place des producteurs relais.  Ensuite, la production augmentant, des réflexions et des actions sur le stockage et la commercialisation groupés ont été menées. Aujourd’hui la Scoop de Pissila a mis en place une petite unité de transformation.

Enfin, Paul-Henri DOUBLIER, agriculteur et administrateur de Fert, a partagé son expérience de « coopération ratée » : « Jeune coopérant qui débarque au Cameroun, j’essaie de discuter avec des jeunes agriculteurs sur ce qu’on pourrait faire. Ils m’expliquent qu’ils n’ont plus de légumes en saison sèche. Je propose de faire des jardins dans les petites parcelles fertiles. Et là gros orage, les jardins sont partis. En fait pour accompagner il faut être humble, laisser ses a priori, et être vraiment à l’écoute. ».

Quelle que soit l’origine des organisations de producteurs, le défi reste ensuite la construction, la recherche permanente de leur viabilité. Les intervenants témoignent à nouveau de l’approche de leur organisation.

La viabilité de CGA passe par la qualité des services rendus et l’implication des jeunes. Raymond KIPROP NG’ENO précise : « Aujourd’hui, les producteurs ont confiance en CGA car elle les représente et offre des services utiles » : accord avec les fournisseurs d’intrants pour garantir les prix, accord avec une société pour connaître les besoins en engrais des sols, visites d’échanges entre agriculteurs pour avoir de nouvelles idées et découvrir de nouvelles pratiques, commercialisation groupée. Alors que cultiver est une punition à l’école, CGA développe une stratégie pour séduire les jeunes : elle les invite à participer aux formations, aux rencontres, aux visites d’échanges, aux parcelles de démonstration. CGA pousse aussi le gouvernement pour la remise en route des groupes de jeunes agriculteurs. Les effets se font déjà sentir puisque les jeunes commencent à cultiver de petites parcelles avec des cultures à cycle court (tomate, pomme de terre).

Adad, quant à elle, base sa viabilité sur deux piliers : le développement de la technique et la durabilité économique. En attendant l’entrée de l’Albanie dans l’Union européenne, Adad a conclu des accords avec certains pays, en lien avec le ministère de l’Agriculture. Pour produire des produits de qualité, « Fert nous aide dans une stratégie à court et moyen terme : commencer par stocker le produit en chambre froide, puis le traitement, l’emballage, l’étiquetage et jusqu’à la commercialisation. Toutes ces étapes doivent être accompagnées de technologie de stockage et de variétés stables et commercialisables ». En termes de financement, 50% du budget d’Adad est assuré par ses ressources propres et le reste par des donateurs et projets. « La durabilité, c’est la clé principale pour faire avancer une organisation, mais le revenu des agriculteurs est tel qu’ils ne parviennent pas à couvrir les coûts de fonctionnement de l’organisation. » et malgré les services rendus par Adad (formations, appui conseil, références techniques), « nous n’avons aucun financement de l’État. C’est le problème de financement auquel nous sommes confrontés pour l’avenir en tant qu’organisation. »

En Tunisie, le GDA n’ayant pas de statut commercial, il cherche des stratégies pour financer ses services et les pérenniser : « on se fait payer le service de tonte par les éleveurs ; pour le conseil, ils doivent payer un forfait annuel », explique Abdelkrim BEN YOUSSEF.  A moyen terme, le groupement réfléchit à créer plus de valeur ajoutée en créant une société commerciale, mais il faut d’abord « fidéliser les éleveurs pour qu’ils s’approprient le GDA et s’habituent aux raisonnements économiques. »

Léocadie SARE explique que depuis quelques années, Fert s’est dotée d’outils pour accompagner la viabilité économique des OP dès la mise en place d’un service, en partenariat avec l’Ifocap. « Les réflexions sont plus ou moins avancées selon les organisations et les services, car sur un service de commercialisation, il est facile de faire un prélèvement mais sur un service de conseil, c’est plus compliqué ».

Paul-Henri DOUBLIER insiste enfin sur les bases d’une organisation : « se choisir, décider de faire quelque chose ensemble, avoir un projet, une vision. Quand on a envie, un projet, une vision, on y arrive. Une chose essentielle, dès le départ il faut penser à l’autonomie de son organisation. Ce n’est pas tabou de dire au début, il faut cotiser. L’organisation d’une OP même si elle arrive à maturité, ce n’est jamais fini, il y a toujours des défis à relever, il faut toujours être en mouvement et pour être en capacité de répondre à tous ces défis. Le défi de la pérennité se pose tout au long de la vie d’une organisation et la formation professionnelle tout au long de la vie telle que Fert le fait, accompagne cette pérennité. »

[1] La viabilité se définit comme la capacité à i) fonctionner de manière stable dans le moyen et long terme, ii) répondre à la demande en se développant selon l’évolution de celle-ci et iii) faire preuve de résilience face aux chocs/crises

[2] Association champenoise de coopération internationale