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En Géorgie, le pastoralisme à la croisée des enjeux

L’Organisation des Nations Unies a proclamé 2026 «Année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux» afin de mettre en lumière le rôle crucial que jouent ces paysages et ces communautés dans la sécurité alimentaire, la préservation des écosystèmes, la résilience face au changement climatique et le patrimoine culturel.

 

La Géorgie est un petit pays montagneux du Caucase, avec une forte tradition d’élevage extensif herbager, notamment pour les ovins et les bovins. Le pastoralisme y reste profondément ancré dans les communautés rurales, tant sur le plan économique que culturel. On estime que les pâturages naturels couvrent environ 1,8 million d’hectares, soit 25 % du territoire national. Ces pâturages sont répartis de manière inégale selon l’altitude, la topographie et les conditions climatiques : montagnes, zones subalpines, vallées et plaines.

Fert intervient en Géorgie depuis 2011, en accompagnement de l’équipe technique GBDC-AO et de l’association d’agriculteurs Ertoba. Ensemble, ils ont initié un service de conseil laitier et prouvé qu’il était possible pour les agriculteurs de s’organiser. Dans la région Samtskhe-Javakheti, où Fert intervient, les éleveurs utilisent des pâturages autour des villages au printemps et à l’automne. Les pâturages d’altitude (ou alpages) sont exploités principalement en été lorsque la production de fourrage dans les prairies villageoises est réduite, notamment en raison de la sécheresse estivale.

Dans ce contexte, la transhumance saisonnière reste largement pratiquée, avec des déplacements de mai à septembre vers les zones de haute montagne. Cette mobilité permet d’optimiser l’utilisation des ressources fourragères naturelles et de limiter les achats d’aliments pour les animaux.

Elle est particulièrement essentielle pour les petits éleveurs, pour qui le bétail représente à la fois une source de revenu, un moyen d’assurer leur sécurité alimentaire et un facteur de résilience économique.

Témoignage : Maïa Kochalidze, éleveuse transhumante

C’est le cas de Maïa KOCHALIDZE, éleveuse dans le village de Gomaro, dans le district d’Adigeni. Ancienne enseignante, Maia a choisi de se consacrer entièrement à l’agriculture qui lui permet de dégager de meilleurs revenus. Aujourd’hui, elle possède un troupeau de 30 bêtes, donc 13 vaches laitières, 5 vaches taries, 11 génisses et 1 taureau.

Comme 90% des familles de son village, Maïa pratique la transhumance saisonnière.

« A la fin du mois de mai, nous allons à la montagne avec le troupeau de vaches laitières et de vaches taries (les veaux sont élevés séparément). Parfois, si la météo est mauvaise, nous attendons la mi-juin. Toute la famille m’aide pour l’ascension, mais ensuite, je reste seule pendant 4 mois dans les montagnes. Le reste de la famille redescend au village pour s’occuper de la maison, de la ferme et récolter les fourrages pour l’hiver. Notre alpage se situe à 18 kilomètres du village et la route est en très mauvais état. (…) Cela fait 20 ans que je fais cela ; et, même enfant, j’y allais déjà avec ma famille. Monter en alpage est indispensable car nous n’avons pas assez de pâturages au village pour nourrir notre bétail. (…) Là-haut, on y trouve des pâturages rocailleux et des prairies, et la nourriture est abondante et de très bonne qualité. »

La vie en alpage

Une journée type dans le quotidien de Maïa :

« Je commence la journée par la traite matinale des vaches, puis je laisse le troupeau partir au pâturage. Je traie à la main, car aucun camion de collecte ne peut monter jusqu’ici à cause de l’état des routes, et il est impossible de livrer le lait au village chaque jour. Donc, je transforme le lait immédiatement sur place après chaque traite : je fabrique du fromage Imeruli (fromage saumuré produit dans tout le pays) avec du lait entier et aussi du Chechili (fromage traditionnel à pâte filée et tressée) pour lequel j’écrème le lait – ce qui me permet de produire aussi du beurre et de la crème.

Le reste de la journée, je nettoie l’étable, je fais le ménage, je cuisine, je prends un café avec les voisins et je me repose un peu. Le soir, les vaches reviennent du pâturage et je commence la seconde traite. Avec beaucoup de vaches, il est difficile de s’ennuyer !

Sur place, je dispose d’un générateur comme source d’énergie et d’un accès à l’eau dans la cour : la vie en montagne ne me pose aucun problème ! Le plus dur pour moi, c’est la solitude. À cause du mauvais état des routes, ma famille me rend rarement visite en montagne ». 

Concernant la commercialisation des fromages, Maïa explique : « Le plus souvent, un revendeur vient directement sur place pour acheter nos fromages. Mais je pense que leur qualité se détériore pendant le transport »

En effet, les 18 km pour rejoindre le village nécessitent près de 2 heures de transport, auquel on ajoute les 40 minutes pour rejoindre Akhaltsikhe, la capitale régionale.

➤ Pour en savoir plus...

Traditionnellement, les éleveurs géorgiens utilisent les pâturages selon des droits d’usage informels hérités de pratiques ancestrales ou du système soviétique où la gestion des parcours pastoraux était planifiée et centralisée. Après l’indépendance en 1991, si les terres arables ont été privatisées, la grande majorité des pâturages, environ 70 à 75 % aujourd’hui, est restée propriété de l’État.

Les droits coutumiers des communautés locales n’ont pas été formellement reconnus dans le nouveau cadre juridique. Cela a entraîné une désorganisation des systèmes de transhumance, la perte d’infrastructures collectives (routes pastorales, bâtiments d’estive, abreuvoirs) et une incertitude quant à l’accès aux ressources. Dans beaucoup de cas, les usagers de fait ne disposent d’aucun titre légal, ce qui limite leur sécurité foncière et leur capacité à investir dans une gestion durable.

Dans le cas de Maïa : « tous les alpages que nous exploitons appartiennent à l’État. (…) A ce jour, il n’existe aucune législation spécifique régissant l’utilisation des terres en alpage. Il n’y a jamais eu de conflit entre les usagers de notre zone de montagne ; au contraire, nous nous entraidons autant que possible et soutenons les agriculteurs. (…)

Il est essentiel de maintenir cette pratique, car élever du bétail dans nos petits villages sans accès aux alpages est pratiquement impossible. La principale difficulté reste l’état des routes, qui se dégrade chaque année. Sans l’aide de l’État, il nous est impossible d’y remédier seuls ».

Aujourd’hui, le cadre légal reste fragmenté, partiel et parfois inadapté à la réalité des pratiques pastorales. Seule une minorité des surfaces pâturées fait l’objet de contrats formels de location. La majorité est utilisée selon des arrangements locaux non codifiés, avec peu de régulation ou de planification.

Depuis 2021, un programme étatique vise à formaliser l’accès aux pâturages publics par la location sur 3 ans, via enchères ou attribution directe. Pour être éligibles, les éleveurs doivent prouver la détention d’un cheptel minimum (bovins ou petits ruminants), selon des critères fixés par les autorités. Cependant, ce système est critiqué pour plusieurs raisons : il désavantage les petits éleveurs locaux, souvent incapables de répondre aux critères ou de rivaliser financièrement avec des exploitants plus capitalisés ; il ne prend pas systématiquement en compte les droits d’usage traditionnels. Enfin, les mécanismes de surveillance, contrôle, obligation de gestion durable ou sanction en cas de mauvaise utilisation restent faibles, ou très inégalement appliqués.

Le pastoralisme, une pratique aux enjeux multiples

Le pastoralisme et la transhumance saisonnière jouent un rôle économique majeur dans l’élevage géorgien. Comme le résume Maïa :

« Tant que je serai éleveuse, j’irai à l’alpage chaque été. Sinon, c’est impossible dans nos conditions. L’alpage, c’est une tradition, un mode de vie et la principale source de revenus de ma famille. Je suis fière de créer, grâce à mon travail, un fromage que mes clients apprécient et pour lequel ils me remercient, et de pouvoir subvenir aux besoins de ma famille. »

Mais cette pratique est aujourd’hui confrontée à de nombreux défis. Sur le plan environnemental, elle est affectée par l’érosion des sols, la perte de végétation, le surpâturage localisé ou à l’inverse, le sous-pâturage dans les zones dépeuplées. Ces phénomènes sont exacerbés par le changement climatique (sécheresses plus fréquentes, gels tardifs, hivers rigoureux). Sur le plan juridique, une réforme des politiques foncières est nécessaire, notamment pour reconnaître les droits coutumiers et instaurer un cadre de gestion durable des ressources pastorales.

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